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L’omission de la Magna Carta par Shakespeare

Pour les auditoires modernes, il semble y avoir une scène manquante dans King John (Roi Jean) de William Shakespeare. La pièce, qui a été écrite au milieu des années 1590 et publiée pour la première fois en 1623, met en scène des événements clés du règne du roi Jean sans Terre (1199 – 1216). Dans les premières trois actes, Shakespeare dépeint Jean contestant son neveu, Arthur de Bretagne et le roi Philippe II de France qui contrôlait son royaume. Il est excommunié par le pape Innocent III pour avoir refusé d’accepter Stephen Langton, auteur présumé de la Magna Carta, comme archevêque de Canterbury. Dans les deux derniers actes, le fils de Philippe II envahit l’Angleterre à l’invitation des barons de Jean et celui-ci se réconcilie avec la papauté pour lutter contre la révolte.

Aujourd’hui, Jean est surtout connu pour avoir apposé le sceau royal à la Magna Carta en 1215, devenant ainsi le premier roi d’Angleterre à ratifier les limites sur sa puissance, imposées par ses sujets. Cette rencontre historique entre Jean et ses barons a eu lieu entre le conflit de Jean avec la papauté et l’invasion du dauphin. Dans l’œuvre de Shakespeare, cependant, la Magna Carta n’est jamais mentionnée et encore moins affichée sur scène dans une confrontation dramatique entre Jean et ses barons. Cette omission est si déconcertante pour le public moderne qu’il la blâme pour la diminution de la popularité de la pièce pendant le XXe siècle.

Shakespeare écrivait pour un public élisabéthain plutôt qu’un moderne et la manière dont il a interprété l’importance du règne de Jean est différente de la nôtre. Pour Shakespeare, la vilenie de Jean a été tempérée par sa volonté de faire face à la papauté et aux barons qui menaçaient l’indépendance de l’Angleterre en invitant une invasion française. Pendant le règne d’Elizabeth I, la Magna Carta restait un document relativement obscur, mieux connu par les savants juridiques. Sans la mention de la Grande Charte, l’importance de la Première Révolte des barons semble être une menace pour l’Angleterre plutôt qu’une tentative de sauvegarder les libertés traditionnelles.

Le conflit entre la monarchie anglaise et la papauté était un thème majeur durant le règne d’Elizabeth I (1558-1603) et a influencé la perception populaire de l’excommunication de Jean en 1209. Le père d’Elizabeth I, Henry VIII, a créé une Eglise de l’Angleterre indépendante par une série de lois adoptées entre 1532 et 1537. La rupture de Rome a permis à Elizabeth d’être née princesse légitime en 1533. Comme le pape Paul III n’était pas disposé à annuler le premier mariage de Henry avec Catherine d’Aragon, le roi a obtenu une annulation de Thomas Cranmer, Archevêque de Canterbury, en 1533 et s’est marié à la mère de Elizabeth, Anne Boleyn, la même année.

Anne était enceinte avec Elizabeth au moment de son mariage et Henry espérait sans doute que l’enfant serait un fils. Malgré l’arrivée d’une deuxième fille, Henry a continué son programme religieux, en passant l’Acte de Suprématie de 1534 qui déclarait le roi comme  “le seul chef suprême sur Terre de l’Eglise d’Angleterre.” En tant que chef de l’Église d’Angleterre, Henry VIII est resté catholique romaine du point de vue doctrinaire et a justifié sa rupture avec la papauté comme une question de compétence plutôt que de théologie. Le roi a présenté la suprématie royale au public comme un développement patriotique qui empêchait l’ingérence du clergé étranger dans les affaires anglais. La fidélité à la Couronne et la fidélité à l’Église d’Angleterre ont été combinées parce que nier la suprématie royale c’était une trahison. Ce sont les enfants de Henry VIII qui ont introduit d’importants changements théologiques. Son fils, Edward VI, était un protestant fervent, sa fille aînée, Mary, était catholique romaine et Elizabeth I a présidé une Eglise distincte de l’Angleterre qui combinait la théologie protestante avec des éléments du rituel catholique romaine. Tout comme son père, Elizabeth I a confondu fidélité à l’Église d’Angleterre avec la loyauté envers l’Etat. Dans ce climat, la défiance de Jean de la papauté semblait être un acte patriotique qui a fait de lui une figure plus sympathique au public élisabéthain.

Pendant sa confrontation avec le légat du pape, le cardinal Pandulph, le roi Jean de Shakespeare parle comme un monarque Tudor. Quand le légat demande de savoir « pourquoi tu insultes si obstinément l’Église notre sainte mère, et pourquoi tu tiens éloigné de force Étienne Langton, élu archevêque de Cantorbéry, de ce siège saint? » Jean a répondu avec un message pour le pape qui reflète les changements religieux introduits par Henry VIII et Elizabeth I.

Jean déclare au cardinal « Va lui raconter ce que je te dis, et ajoutes-y encore ceci de la bouche du roi d’Angleterre: Qu’aucun prêtre italien ne viendra lever ni dîmes ni droits dans nos États; mais que, comme nous sommes après Dieu le chef suprême, nous maintiendrons seuls, sous sa protection, là où nous régnerons, cette haute suprématie, sans l’assistance d’aucune main mortelle.» Pour les protestants élisabéthains de l’auditoire de Shakespeare, Jean semblait être un patriote et le défenseur d’une église anglaise distincte contre l’interférence papale.

L’évolution des perceptions sur la France entre le règne de Jean et celui d’Elizabeth a compromis la sympathie populaire pour les barons de Jean et leurs griefs. Pendant le règne d’Elizabeth I, l’Angleterre et la France étaient des royaumes distincts avec des frontières clairement définies qui n’existaient pas à l’époque de Jean. La demi-sœur aînée d’Elizabeth I qui lui avait précédé, Mary I, avait perdu le port de Calais, le dernier territoire de l’Angleterre sur ce qui est maintenant le sol français. Henry VIII a idéalisé la Guerre de Cent Ans entre l’Angleterre et la France et a monté un certain nombre d’invasions françaises. Le conflit religieux a aggravé les différences entre les deux royaumes. En 1572, des milliers de protestants français ont été tués dans le massacre de la Saint-Barthélemy à Paris.

En revanche, la noblesse anglaise du règne de Jean a considéré le roi de France comme un contrepoids régional pour leur roi. Le père de Jean, Henry II, avait plus de contrôle sur la France que le roi français, par héritage et mariage. La perte de la partie majeure de ce territoire français pendant le règne de Jean a contribué au mécontentement des barons contre son règne. Le futur roi Louis VIII prétendait le trône d’Angleterre grâce à son mariage avec la nièce de Jean, la princesse Blanche de Castille. (Les négociations de ce mariage et le mariage même font partie de la pièce de Shakespeare). Pour les barons de Jean, la décision de demander l’aide de France pour leur cause n’était pas compliquée par les préoccupations religieuses ou patriotiques des siècles à venir.

Pour les sujets protestants d’Elizabeth I, un monarque fort était nécessaire pour défendre l’Angleterre contre les menaces externes représentées par la papauté ou les royaumes catholiques continentales comme la France et l’Espagne. La période Tudor (1485-1603) a souligné la puissance et la gloire du monarque plutôt que le rôle du Parlement dans l’administration du royaume. Alors que les catholiques affichaient traditionnellement des images de saints dans leurs maisons, les Protestants gardaient les images du roi ou de la reine. Il y a des odes à Elizabeth I qui la décrivent en termes explicitement religieux comme la protestante Deborah, la seule femme juge dans l’Ancien Testament, ou Gloriana, l’héroïne du poème épique d’Edmund Spenser, la Reine Fée dont les chevaliers ont lutté contre les adversaires catholiques.

Après la défaite de l’Armada espagnole en 1588, un portrait d’Elizabeth I qui la représente avec sa main encerclant un petit globe, a souligné son pouvoir incontesté. Les inquiétudes des barons de Jean, codifiées dans la Magna Carta, semblaient éloignées aux sujets d’Elizabeth I.

La pièce « King John » a été jouée tout au long de l’été dans le cadre du répertoire de 2014 au Festival Stratford, à Ontario. Depuis la première mise en scène de « King John », à Stratford en 1960, le festival a ignoré la baisse de sa popularité au XXe siècle et l’a fait jouer aussi souvent que d’autres pièces historiques de Shakespeare. La mise en scène de 2014 indique clairement le fait que le public envisage ce roi controversé d’un point de vue élisabéthain. Le directeur Tim Carroll suit les « pratiques originales » de l’époque de Shakespeare. Les acteurs portent des costumes élisabéthains et l’éclairage suggère une performance de l’après-midi qui s’est terminée au crépuscule. Il y a de la musique médiévale et des armes, mais le monde de la pièce en est un élisabéthain.

Tandis que les rois les plus célèbres de Shakespeare, Macbeth, Lear, Henry V et Richard III, dominent tous leurs pièces éponymes, Jean (joué par Tom McCanus dans la mise en scène de Stratford en 2014) fait partie d’un vaste ensemble de membres de la famille royale, des courtisans, des alliés et rivaux. « Le Batard » (Graham Abbey), inspiré par le fils illégitime de Richard Cœur de Lion, Philippe de Cognac, sert de narrateur pour les événements du jeu. Le rival de pour le trône, son neveu Arthur (Noah Jalava), décrit par Shakespeare comme enfant innocent, englouti dans les machinations politiques de ses parents, est au centre d’une série de scènes poignantes, tandis que Jean est en coulisses.

En conséquence, Jean reste une énigme tout au long de la pièce. Le public apprend plus sur la manière dont Jean est considéré par ses associés que sur la façon dont il se considère soi-même. Il y a des indications que Shakespeare lui-même n’était pas entièrement sûr de savoir comment réconcilier les actes infâmes de Jean, en particulier la tentative d’aveugler le jeune Arthur, avec son mépris de la papauté et la détermination de protéger l’Angleterre contre une invasion française. Le ton de la pièce change à mi-parcours. Les trois premiers actes, avant l’entracte, sont pleins de touches comiques sur les efforts de Jean de garder sa couronne. Les deux actes suivants descendent dans la tragédie, en soulignant la cruauté de Jean vers son neveu, les décès de membres de la famille proche et la paranoïa envers ses courtisans.

La mise en scène du « King John » de Shakespeare au Festival de Stratford en 2014 fournit un aperçu fascinant du monde élisabéthain, en révélant que la Magna Carta n’a pas toujours été considérée comme l’aspect le plus significatif du règne de ce roi controversé. Les auditoires élisabéthains ont reconnu la vilenie de Jean mais aussi l’ont admiré pour la volonté d’affronter la papauté et de combattre les Français.

La Magna Carta reviendrait au milieu de la scène sous le règne du successeur de Elizabeth I, James I, lorsque les écrits du juriste renommé Sir Edward Coke a célébré les libertés consacrés dans la Grande Charte.

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